PARTAGER

Hermann Rimbéssougri GOUMBRI, citoyen burkinabè, dénonce dans les lignes qui suivent, l’incivisme qui règne sur les routes du pays des hommes intègres. Si votre vie ne compte pas, celle des autres a du prix, rappelle-t-il. Lisez plutôt!

La route tue et mutile au quotidien au Burkina Faso. Les faits sont là, la réalité demeure. Chacun de nous en a déjà été soit victime soit témoin. Les multiples accidents qui surviennent sur nos routes sont d’une telle ampleur et d’une telle fréquence qu’il sied de tout mettre en œuvre, individuellement et collectivement, pour définir des stratégies afin d’en réduire considérablement le nombre. C’est d’autant plus urgent que ces malheurs ont tendance à concerner plus la frange jeune de notre pays, c’est-à-dire la cheville ouvrière et l’espoir de la Nation. Les solutions à cet état de fait semblent pourtant simples et accessibles à tous, pour peu que chacun s’y emploie.

Si ta vie ne compte pas, sache que celle des autres compte et a du prix. Ouagadougou. Un jour ordinaire. Soleil de plomb. Capitale et centre névralgique de tout. Oui, de tout. Il est 14H environ. Juché à l’arrière de la moto de mon collègue, nous sommes à l’arrêt au feu tricolore sur la bande cyclable. A ma gauche, le feu passe au vert. Les vrombissements des automobilistes et de quelques motos grosse cylindrée se font entendre. Brusquement, on entend des bruits assourdissants de pneus freinant. Mon regard est attiré. C’est alors qu’en quelques fractions de secondes, tout défile tout d’un coup tel un film à la cadence accélérée. Aï. Non. Merde. Ma voisine directe crie « mon Dieu, noooon ».

Elle est désarticulée, elle perd le Nord et manque de s’écrouler dans le caniveau juste à côté. Promptement, elle est secourue et on l’assoie après le feu tricolore, sous l’ombre d’un arbre. Elle a du mal à respirer. Son cœur bat la chamade. D’autres personnes sanglotent dans la masse confuse. Mais que se passe-t-il, bon sang ? Lancent çà et là des usagers un peu loin derrière moi. Je n’y vois que du feu. C’est à ne rien comprendre. Les choses sont allées trop vite.

Le Burkina Faso, le pays de mes rêves vient d’expérimenter une fois de plus qu’il a mal, très mal à son civisme, et cette fois en sa circulation routière. L’incivisme constatée et vécue en circulation à Ouagadougou est à mon entendement un reflet, un écho et un indicateur implacables de ce que le progrès social et le développement ici ont encore du chemin à faire.

Personne ne respecte personne. On est tous pressé. On crache à tout vent de sa moto ou hors de son véhicule. Des injures de tous ordres se croisent. La tension monte à chaque carrefour. On se lève joyeux et on arrive à destination – pour ceux qui en ont la chance – tout énervé, à force de vociférer contre des contrevenants en circulation. Quand il y a délestage et que les feux tricolores du coin ne fonctionnent pas, qu’il n’y a pas de VADS, de policiers, ou de simples volontaires pour réguler, c’est le règne du désordre. La courtoisie n’est pas née. Tant pis pour les plus « faibles », piétons et autres cyclistes et motocyclistes. La situation n’est forcément meilleure avec des feux tricolores fonctionnels, avec des policiers, des VADS, ou des volontaires.

On les nargue au passage, on n’hésite pas à les piétiner, souvent à mort quand ils essaient de nous raisonner. On roule comme on veut, à tombeau ouvert, sans casque de protection. Il n’y a rien en face, on est le roi de la route, rien d’autre ne compte. Même pas la vie, hélas ! Quel paradoxe. Pourquoi se bat-on donc, si la finalité c’est de blesser la vie, lui coller des pansements, et même l’interrompre?

Pendant que me revient à l’esprit le quotidien de ce désordre, mon esprit revient au feu tricolore où nous étions stationnés, tant les cris et les pleurs continuaient de s’entremêler. Presque que tout le monde se met à appeler au téléphone. A les entendre, il s’agit des secours, des Sapeurs-pompiers, toutes personnes ou structures de secours. Le réseau est saturé. Je détourne à nouveau mon regard vers la partie centrale du carrefour. Là jonchent deux personnes visiblement très mal en point. Leurs motos sont quasi confondues.

On imagine difficilement que les pièces en tas sont celles de deux engins. La scène est insoutenable. Oui, insoutenable. La collision était violente. Que s’est-il passé à nouveau sur nos routes ? Diantre, quel mal leur en a pris ? Vitesse enivrante. Deux victimes, deux responsables. Tous coupables de leur conduite. A qui la faute ?

Un forcené a trouvé la bande cyclable trop étroite pour sa course. Il s’est engagé en même temps que les automobilistes. Il était au téléphone et a démarré en trombe. Poursuivait-il un trophée de meilleur coureur ? Lui seul pourra répondre quand ses esprits reviendront. Pour le moment, il est inerte, jambe droite et bras droit fracturés. Il respire. Ouf. Dieu merci. L’autre forcené est mal en point. Son visage est plutôt amoché. Sa tête a violemment heurté le bitume. Il coule du sang. Il est déjà coagulé et orne de rouge cette partie de la chaussée. On ne sent pas sa respiration.

Lui venait de ma droite, il a feinté le feu rouge. Il semblait aussi pressé que le premier infortuné qui est couché à quelques mètres de lui. La minute du feu rouge lui paraissait trop longue, éternelle. Son geste s’est transformé en enfer subit, voire définitif. On croise les doigts pour eux. Le choc était violent, si violent que ma voisine continue de crier.

10, 15, 20 minutes sont déjà passées. Aucun secours ne se pointe. Quelques personnes qui semblent préparées aux premiers secours tentent de colmater les brèches en attendant. Une sirène se fait entendre au loin. Cela dure 10, 15, 20 minutes. Le véhicule des pompiers est pris dans un bouchon causé suite à un délestage.

Les Policiers venus pour réguler la circulation sont débordés, personne n’écoute personne. La courtoisie est morte, le respect aussi. Les pompiers ne peuvent bouger, des vies sont en danger à 400 mètres d’eux. Vont-il arriver à temps ? Je prie. Combien de personnes prient en ce moment pour des situations similaires sur nos routes, dans nos services traumatologiques et dans les cimetières ? Les statistiques de la Police, de la Gendarmerie, des Sapeurs-Pompiers sont au rouge. Elles font de plus de plus froid au dos. Le mal progresse et prend de l’ampleur. Le Burkina Faso peut interrompre ce cycle cauchemardesque. Mon pays peut se réveiller de ce douloureux, vilain et horrible rêve. Son bien-être en dépend largement.

Le Burkina Faso de mon rêve, celui que je veux est celui où on fera du civisme en circulation une clé du développement. Un pays où le respect scrupuleux des règles et des codes de la route est un réflexe. Un pays où l’absence de feu tricolore n’encourage ni ne suggère l’irrespect et la folie au guidon ou au volant.

Un pays où la vitesse ne sera plus de mise sur nos routes. Un pays où le port du casque devient un geste ordinaire. Un pays où rien de si urgent et pressant ne doit nous faire sacrifier notre vie sur l’autel de l’incivisme. Un pays avec moins d’accidents, un pays avec moins de traumatisés, un pays avec moins de sang versé. Un pays avec moins de larmes et de deuil.

Un pays avec moins de souffles brutalement estompés. Un pays où on ne quitte plus sa maison le matin avec la peur au ventre, celle de ne pas revenir le soir sain et sauf, celle d’être fauché par un chauffard. Bref, un pays où l’espoir de vivre ensemble renaît, faisant de tous des membres d’une famille qui se retrouvent en circulation pour partager un bout de chemin ensemble (sourire, rires, des bonjours, des bonsoirs, des gestes…). Un brin d’espoir. Ce défi est à la fois personnel et national. Des réformes structurelles dans le système éducatif, l’intensification de la sensibilisation autour du Code de la route et de son respect (école classique, centres d’alphabétisation, médias de tous genres).

Savoir allier communication pour le changement de comportements et utilisation appropriée de la force publique (coercition, amendes fortes, travaux d’intérêts communs, confiscation prolongée d’engins, etc.).

Il faut savoir composer avec le transport en commun, qui bien que limité, permettra de « décourager » l’usage des deux roues (principales formes d’implication dans les accidents). Ce secteur gagnerait à être mieux organisé pour répondre aux besoins réels en attente. L’équipement croissant de certaines intersections jugées à risques et le bitumage d’un plus grand nombre de voies sont autant de solutions qui pourront atténuer et réduire les risques d’insécurité routière.

Mon pays sera seulement ce que chacun de nous voudra qu’il soit. Pierre après pierre, idée après idée, la circulation routière au Burkina Faso redeviendra, avec le temps que cela exigera, un vrai havre de paix, un espace de convivialité et de bonheur avec des personnes que même nous ne connaissions pas. Le bonheur est plus beau et plus fort quand il se propage, se partage. Et la circulation routière peut être un champ d’expérimentation de ce bonheur. Je veux ce Burkina Faso un jour.

Le Burkina Faso de mon rêve. Ce rêve est bien possible. A nous de le rendre vrai et beau.

Hermann Rimbéssougri GOUMBRI

Communicateur Pour le Développement

Contact: hermann.goumbri@gmail.com 

Tel.: 74274747

Laisser un commentaire